Les confidences de l'auteur · 27 mai 2026

Ce que ma mère m'a appris sans jamais le dire

Il y a des leçons qu'on ne reçoit jamais en mots. On les reçoit en gestes. Voici l'histoire de l'une d'elles — et comment elle est devenue, des années plus tard, une collection de cent livres pour enfants.

J'avais dix ans, les deux jambes dans le plâtre.

Un accident m'avait cloué dans une chaise roulante pour quelques semaines, et ce jour-là, ma mère m'avait emmené magasiner. Quelque part entre deux allées, j'ai essayé une paire de lunettes. Je les ai posées sur mes genoux, sans y penser. Et en roulant vers la sortie, elles ont glissé.

On ne s'en est rendu compte qu'une fois rendus à l'auto, au fond du stationnement.

Ma mère n'a pas hésité. Elle a refait tout le chemin, à pied, pour rapporter ces lunettes qui ne valaient presque rien. Pas parce que quelqu'un regardait. Pas parce qu'on le lui avait demandé. Simplement parce que c'était juste.

Le soir, elle n'en a pas dit un mot. Pas de « tu vois, mon grand, l'honnêteté, c'est important ». Rien.

Et c'est précisément pour ça que je m'en souviens encore.

On devient ce qu'on a vu, pas ce qu'on nous a dit

Sur le moment, cette scène ne m'a pas marqué. Je n'avais que dix ans. Ce n'est que bien plus tard, en y repensant, que j'ai compris ce qui s'était joué ce jour-là.

Ma mère ne m'avait pas fait la leçon. Elle avait fait quelque chose de bien plus puissant : elle m'avait montré. Et ce geste, posé sans un mot, par simple fidélité à sa propre conscience, avait planté en moi une graine. Celle de l'honnêteté.

Je ne l'ai pas apprise. Je l'ai vue. Et un jour, sans m'en rendre compte, elle était devenue mienne.

« Un enfant ne devient pas ce qu'on lui enseigne. Il devient ce qu'il voit. »

J'ai mis du temps à comprendre cette vérité toute simple : ce qui s'enracine vraiment chez un enfant ne passe pas par les mots, mais par ce qu'il ressent, bien avant d'avoir le vocabulaire pour le nommer.

C'est cette idée, exactement, qui allait un jour donner naissance à tout un projet.

Le jour où j'ai compris que je ne pourrais pas toujours être là

Avant cela, il a fallu que je me retrouve.

À vingt-cinq ans, j'ai dû revenir vivre chez mes parents. En faisant mes boîtes, j'ai réalisé que tout ce que je possédais tenait dans cinq sacs. Cinq sacs, pour vingt-cinq ans de vie. Ç'a été une claque — de celles qui réveillent.

Peu après, j'ai entendu parler des retraites de silence. L'idée m'a happé. Je me suis inscrit dans une abbaye, pour quarante-huit heures, sans dire un mot.

Au début, c'est étrange. On marche, on s'occupe, on se distrait. Mais le silence est patient. Quand on a fait le tour, qu'il ne reste plus rien à regarder, les pensées qu'on évitait depuis des années finissent par remonter. Et là, enfin, on les regarde en face. On les apprivoise.

Je me souviens du retour. C'était l'hiver, il neigeait doucement. Avant, j'aurais voulu rentrer vite. Mais ce jour-là, j'ai croisé une voiture qui roulait lentement, prudemment. Et au lieu de m'impatienter, je me suis surpris à penser : merci de me rappeler de conduire avec douceur.

J'étais devenu quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui pouvait, enfin, transmettre.

Puis ma fille est arrivée. Une enfant attendue longtemps. Et avec elle, une question qui ne m'a plus quitté : comment guider un enfant à travers tout ce qui l'attend, quand on sait qu'on ne pourra pas être à ses côtés pour chacun de ses choix ?

On a beau offrir la meilleure éducation : un jour, l'école, les amis, le monde entier viendront. Mille voix. Et c'est elle qui devra décider quel chemin prendre.

Pourquoi cent livres, et pas un seul

La réponse m'est venue d'un souvenir. Celui de ma mère, et des lunettes.

Si une seule scène, vue à dix ans, avait pu planter en moi une valeur pour la vie… alors je pouvais écrire des histoires qui feraient la même chose. Pas des leçons. Pas des morales. Des graines — semées doucement, le soir, dans l'imaginaire d'un enfant.

Au début, je pensais à quelques livres. Puis l'idée a grandi. Une valeur par série : le partage, le courage, le respect, la bienveillance… Puis j'ai compris qu'une valeur ne se transmet pas en une seule histoire — elle se creuse, se décline, se vit dans mille situations. Alors chaque valeur est devenue une série de dix livres.

Et pour que chaque enfant trouve un ami à sa mesure, j'ai imaginé dix personnages, dix tempéraments. Avec Ouistiti, votre enfant découvre la joie de partager. Avec Léo, il apprend que le courage commence là où l'on doute. Avec Luna, il ose — un petit pas à la fois.

Dix amis. Dix valeurs. Cent histoires. Et au fil de l'écriture, ces personnages se sont mis à se croiser, à apparaître dans les récits les uns des autres — un petit monde cohérent, où chacun porte sa valeur à sa façon.

Ce que ces livres ne vous demandent pas

Je sais une chose : aucun parent ne souhaite transmettre autre chose que le meilleur.

Mais nous avons tous nos soirs de fatigue. Nos matins pressés. Nos moments où l'on n'est pas tout à fait le parent qu'on rêvait d'être. C'est humain. On ne peut pas être, à chaque heure, l'exemple parfait — personne ne le peut.

C'est justement là que ces livres existent. Ils ne demandent aucune leçon, aucun discours, aucune énergie qu'on n'a pas. Pendant qu'on lit l'histoire, c'est le personnage qui montre le chemin. C'est lui qui hésite, qui essaie, qui choisit. L'enfant s'identifie, et la graine se plante — toute seule, dans la tendresse du moment.

« On n'a rien à enseigner. Juste à tourner les pages, ensemble. »

Ce que je sème, au fond

C'est en terminant ces cent livres que j'ai compris ce que je faisais vraiment.

Ces histoires n'allaient pas seulement accompagner ma fille. Elles agissaient comme des graines. Et si l'on pouvait semer ce type de graines dans le cœur de tous les enfants… alors ce n'est pas seulement une enfant qui grandirait bien. C'est toute une génération qui, demain, bâtirait un monde plus doux.

Un enfant est une terre fertile. Il absorbe tout ce qu'on y dépose. Si l'on y cultive la patience, la bienveillance, l'honnêteté — c'est cela qui poussera. Et ces racines-là tiennent toute une vie.

Je pense aussi au monde qui les attend. Nos enfants grandiront avec une intelligence artificielle aussi naturelle, pour eux, que le téléphone l'est devenu pour nous. Elle sera partout, dans presque tout ce qu'ils feront.

Et un outil, aussi extraordinaire soit-il, ne vaut que par le cœur de celui qui le tient. Entre des mains qui ont grandi dans la bienveillance, il peut accomplir des merveilles. C'est pour ces mains-là que j'écris.

C'est ça, au fond, ce projet. Pas des livres à offrir en vitrine. Un compagnon tendre, remis aux parents, pour cultiver chez leur enfant les valeurs qui le porteront toute sa vie.

Une course qu'on ne termine pas de son vivant

Enfant, je faisais souvent le même rêve. Je courais, seul, vers une ligne d'arrivée. Mais à mesure que j'approchais, l'épuisement me gagnait. Je tombais à genoux. Et je continuais quand même — à ramper, à bout de souffle. Puis je me réveillais, toujours avant d'avoir franchi la ligne.

Longtemps, j'ai cru que ce rêve me reprochait de ne jamais aller au bout des choses.

Aujourd'hui, je le comprends autrement. Dans ce rêve, je n'abandonnais jamais. Je rampais, mais j'avançais toujours. Le vrai message était peut-être celui-ci : il existe des œuvres dont on ne voit pas la ligne d'arrivée de son vivant.

Ces cent livres sont mon œuvre lente. Je n'en verrai pas tous les fruits. Mais je sais que les graines qu'ils plantent pousseront — dans des années, chez des enfants devenus grands, qui feront leurs choix avec un peu plus de sagesse, un peu plus de cœur.

« Je sème pour une récolte que je ne verrai pas. Et c'est très bien ainsi. »

🌱 Offrons de la valeur à nos enfants.